Marine Le Pen a toujours eu une dévotion particulière pour la Sainte Vierge. Son rapport contrarié à l’épiscopat ne l’a jamais empêchée de prier. « Je crois aux miracles », aime répéter la fille de Jean-Marie Le Pen. La foi a payé, ce mardi 7 juillet. Condamnée en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, la cour d’appel de Paris a confirmé sa culpabilité, mais n’a condamné Marine Le Pen qu’à 45 mois d’inéligibilité dont 30 mois assortis de sursis, trois ans de prison dont deux avec sursis et 100 000 euros d’amende. Une décision moins sévère que celle rendue en première instance, en mars 2025, lorsque la députée avait été condamnée à cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate.
Depuis son premier passage devant les juges, Marine Le Pen a donc déjà « purgé » cette peine d’inéligibilité de quinze mois ferme, et, techniquement, rien ne l’empêche plus de se porter candidate à l’élection présidentielle. Sur le plateau de TF1, ce mardi, elle l’annonce donc officiellement : « Ce soir, je suis candidate à l’élection présidentielle, et je ne changerai pas d’avis ». Le pari est périlleux. La désormais prétendante à l’Elysée se pourvoit en cassation, et prend le risque que la cour de cassation, si elle rend son arrêt avant le scrutin, l’oblige à porter un bracelet électronique en pleine campagne. Tapis.
Elle avait pourtant juré que 2022 serait sa dernière candidature. La perspective d’une retraite forcée l’a fait changer d’avis. « La politique est un virus que l’on a dans l’organisme. Il se développe plus ou moins tard, nous laissant parfois des moments de rémission, mais il ne se fait jamais oublier, sauf à ne l’avoir jamais contracté », écrivait-elle déjà en 2011, dans son autobiographie A Contre flots.
Elle s’est toujours tirée de toutes les difficultés et relevée de tous les échecs
Voici donc l’héritière de l’extrême droite française une nouvelle fois miraculée, pour la plus grande joie de ses disciples. Cette année de tribulations judiciaires vient même renforcer sa légende personnelle, patiemment bâtie au fil des années. Celle d’une survivante de l’arène politique dont l’histoire débute enfant, lorsqu’elle échappe indemne à un attentat à la bombe visant le bâtiment parisien où elle vivait avec ses parents et ses deux sœurs. « Je suis certaine qu’elle va s’en sortir, se persuadait une proche, à quelques jours de la décision. Elle s’est toujours tirée de toutes les difficultés et relevée de tous les échecs : la bombe qui fait exploser sa demeure, le divorce de ses parents, ses grossesses successives, la lutte avec les historiques en 2011, le débat raté de 2017, la rupture avec son père… C’est une battante. » La décision de la cour d’appel vient sceller cette image de rescapée.
La fin de l’épopée Jordan Bardella
Le suspense est terminé, la suite de l’histoire du parti s’écrira sous le patronage mariniste. Fini de rire, il est temps de rentrer dans le rang. Le temps de l’épopée Bardella est donc achevé. Si Marine Le Pen est élue, il sera son Premier ministre. Lui n’était que le plan B. Celui qui prendrait la relève au cas où « elle serait empêchée », même si certains ont eu tendance à l’oublier. Place à la campagne mariniste. Si la base d’un organigramme commun a déjà été communiquée, certains proches de la patronne devraient réintégrer le cœur du réacteur, à l’instar des élus nordistes Bruno Bilde et Steeve Briois, lieutenants de la première heure, des députés Jean-Philippe Tanguy et Sébastien Chenu, ou de son beau-frère et eurodéputé Philippe Olivier. D’autres profils, plus bardellistes, devraient pour leur part être gentiment poussés vers la sortie.
La cohabitation de deux potentiels candidats au sein du Rassemblement national ne s’est pas faite dans le sang. Elle a tout de même accouché de quelques inimitiés et crispations en interne, et les entourages respectifs des deux têtes d’affiche ont passé une année à se regarder en chiens de faïence. Marine Le Pen elle-même a laissé échapper quelques amabilités concernant son poulain. En mai 2025, elle dénigrait les connaissances de ce dernier sur les Outre-mer, affirmant, en marge d’un déplacement : « Je ne suis pas sûre que Jordan, pour le coup, connaisse très bien les problèmes de la Nouvelle-Calédonie. » Dix mois plus tard, c’est à une militante qui lui enjoint de laisser « la place aux jeunes » que Marine Le Pen rétorque : « Méfiez-vous, Macron aussi était jeune et il a fait des choses épouvantables. » En privé, elle a fait savoir à son potentiel héritier qu’elle goûtait peu ses escapades monégasques, ses dîners dans d’onéreux restaurants de l’avenue Montaigne et son inclination pour la peopolisation de son image dans le cadre de sa relation avec la princesse Maria-Carolina de Bourbon des Deux-Siciles.
Certains députés gardent en mémoire des scènes de froid entre leurs deux dirigeants. Une en particulier, lors d’une récente réunion du groupe RN à l’Assemblée : Marine Le Pen prend la parole pour évoquer la tenue du congrès du parti, à l’automne. Prérogative d’ordinaire réservée au président du mouvement. Ce dernier, lèvres pincées, buste crispé, reste coi sur sa chaise. Jordan Bardella expérimente la méthode Le Pen. « C’est moi qui suis le Front national, je suis chez moi au Front national », tançait encore Jean-Marie Le Pen en 2015, au lendemain de son éviction du parti.
Sa fille, elle, n’a pas beaucoup apprécié de voir le ballet de courtisans faire des courbettes à Jordan Bardella ces derniers mois. Y compris certains dont la fidélité devait lui être acquise. A un député, elle s’est plainte du comportement de François Durvye, conseiller économique de Jordan Bardella, après avoir accompagné Marine Le Pen pour sa campagne de 2022 : « Ces mecs-là arrivent avec leurs idées et font tout ce qu’il faut pour les imposer… » Réponse de l’élu : « Mais c’est tout de même toi qui nous l’as ramené ! » Même chose lorsque son directeur de cabinet, Ambroise de Rancourt, est soupçonné de pencher vers un bardellisme exacerbé sur la question des retraites. Un ami glisse à Le Pen : « Je ne comprends pas, ton directeur de cabinet n’est pas sur ta ligne. »
Retour au programme originel
C’est une époque révolue. Retour au programme originel pour la campagne de Marine Le Pen. « Sur les retraites, Marine tient à l’âge légal, assure un proche. Elle a toujours dit qu’elle ferait des économies partout avant de toucher aux retraites. » Sur la question du port du voile dans l’espace public, autre sujet de désaccord entre la patronne et son poulain, la candidate compte bien faire appliquer son interdiction en faisant voter le « projet de loi visant à lutter contre l’idéologie islamiste ». En 2022, la députée du Pas-de-Calais avait publié, dans sa profession de foi, une frise contenant les 22 premières mesures qu’elle mettrait en œuvre entre le mois d’avril 2022 et le mois de juin 2023 si elle était élue présidente de la République. Parmi celles-ci : la baisse de la TVA de 20 % à 5,5 % sur l’énergie, l’organisation d’un référendum sur l’immigration, le vote de la loi sécurité justice qui contient notamment l’installation de peines plancher et l’augmentation des moyens des forces de l’ordre, le vote de la loi visant à combattre les idéologies islamistes, contenant l’interdiction du port du voile dans l’espace public, ou encore la création d’un impôt sur la fortune financière visant à remplacer celui sur la fortune immobilière. « Une partie de ces propositions seront retenues », assure un de ses proches.
Un autre fait mine de s’inquiéter. « Mais si c’est le cas, Jordan Bardella devra soutenir en tant que Premier ministre une réforme des retraites à laquelle il ne croit pas… Comment va-t-il faire ? » Et un dernier de renchérir : « Est-ce qu’il saura gérer la descente de candidat à potentiel Premier ministre dans les yeux de ceux qui l’entourent ? Ou est-ce qu’il verra ça comme une rétrogradation ? » Car dans les sondages, l’hypothétique remplaçant de Marine Le Pen la devançait. Raison suffisante, pour certains de ses soutiens, d’envisager un changement de candidat malgré la décision de la cour d’appel. Un mariniste désamorce : « C’est parce que l’opinion avait intériorisé le fait qu’elle ne pouvait pas se présenter, mais maintenant l’écart va se corriger. »
Céder la place à Jordan Bardella ? Pas question. Au 20H de TF1, ce mardi, la candidate redéfinit son rôle une bonne fois pour toutes. « Nous sommes complémentaires. Nous nous sommes préparés, moi à ce rôle éminent de présidente de la République (…) et Jordan au rôle non moins éminent de Premier ministre, qui nécessite beaucoup de volonté et beaucoup d’énergie. »
L’histoire voudrait faire de Marine Le Pen une malgré elle, martyre de la vie politique. Or la candidate à la présidentielle pour la quatrième fois est bel et bien une engagée volontaire, décidée à ce que l’extrême droite s’installe à l’Elysée. Jean-Marie Le Pen assurait qu’il était entré en politique « comme on entrait autrefois dans les ordres ». Marine Le Pen, elle, écrit dans son autobiographie que « la ferveur » de l’arène politique « la consolait de tout ». Toujours une histoire de foi.



