Franz Escher exerce le – rare – métier d’orateur funéraire, profession parmi laquelle il s’est fait nombre d’ennemis ayant commis un livre contant leurs magouilles. L’ouvrage fit un flop et, depuis sa publication, il peine à se faire recruter pour rédiger les oraisons de défunts, ses anciens collègues des pompes funèbres préférant le tenir à distance de leurs clients en cercueil. Désœuvré, le célibataire s’ennuie, regrettant d’avoir cessé de fumer dix-sept ans auparavant et refusant toute distraction amoureuse, quand bien même la candidate, une ancienne consœur de funérailles, apprécie comme lui d’assembler, à quatre pattes sur le tapis, les pièces d’un puzzle.
Passé ce morne prologue, l’intrigue de Court-circuit, nouveau récit de l’auteur autrichien Wolf Haas vrille furieusement, et le lecteur gagnera à être attentif aux premières lignes dont l’imbrication donne le tournis. Franz Escher a donc fait venir dans son appartement viennois un dépanneur pour réparer une prise défectueuse. Tandis que celui-ci farfouille dans le tableau électrique, il patiente au salon en lisant un livre sur Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. Elio Russo attend en prison d’être exfiltré sous une nouvelle identité. Le juge d’instruction devrait dans quelques heures venir le chercher dans sa cellule et le conduire discrètement jusqu’à une gare, où il lui remettra un billet de train pour la Suisse et des faux papiers. Ensuite, le repenti se construira une vie nouvelle, en prenant garde de ne jamais laisser de traces, car ayant livré vingt-sept parrains de la mafia aux autorités judiciaires, il a de sérieuses raisons de redouter leur vengeance. D’autant qu’il ne les a pas uniquement tous balancés à la justice italienne, mais il a également réussi à mettre à l’abri leur magot. Et que cette dernière nuit avant son exfiltration est longue. Comme Russo est convaincu que Sven, le détenu junkie avec lequel il partage une cellule, pourrait être payé pour l’éliminer, il s’empêche de fermer l’œil et se met lui aussi à lire sur sa couchette. A lire un livre racontant l’histoire… de Franz Escher, orateur funéraire demeurant à Vienne en Autriche, célibataire maniaque et fou de puzzles, qui attend qu’un électricien dépanne son disjoncteur général.
Entremêlées dans un dédale jouissif, voici les deux histoires, apparemment sans lien, rebondissant au service d’une intrigue maîtrisée de bout en bout. Construction époustouflante, et auteur joueur car Wolf Haas a glissé dans le récit la source de son inspiration : la lithographie Mains dessinant, réalisée en 1948 par l’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher, célèbre pour ses illusions optiques, et ses combinaisons de motifs en trois dimensions. Son tableau représente une feuille de papier sur laquelle chaque main dessine l’autre main selon un cercle infini. La construction de Court-circuit réplique le procédé illustré ; chaque personnage lit la vie de l’autre personnage et réciproquement. Afin que le lecteur ne manque pas l’hommage à ce drôle de dessin, l’auteur a donné le nom de l’illustrateur néerlandais à l’orateur funéraire fou de puzzles et attendant que sa prise électrique soit réparée. Comme la main dessine l’autre, Franz Escher lit l’histoire d’Elio Russo qui lit l’histoire de Franz Escher, jeu de miroirs et feu d’artifice jusqu’au court-circuit final.
Wolf Haas a du savoir-faire. L’auteur de polars, dont quatre furent adaptés au cinéma, est une vedette en Autriche comme en Allemagne, où il reçut plusieurs prix littéraires. Ayant mis fin, voici dix ans, à son cycle de romans policiers mettant en scène le détective migraineux et bourru Simon Brenner, il revient avec ce nouveau livre, écrit à Vienne où il vit désormais, traduit en seize langues. Le voici en français, prêt à faire disjoncter son lecteur.
Court-circuit par Wolf Haas. Traduit de l’Allemand (Autriche) par Rose Labourie, Flammarion, 272 p., 22 euros.



