George Sand a-t-elle sa place au Panthéon ?

george sand a t elle sa place au panthéon ?

Simone de Beauvoir a-t-elle enterré George Sand ? Relire Le Deuxième Sexe laisse sceptique quant au concept de sororité : le nom de Sand n’apparait que cinq fois, brièvement, et toujours auréolé d’une pointe de mépris. Si, avec l’influence qui fut la sienne au XXe siècle, Beauvoir avait traité son aînée comme une pionnière, cette dernière aurait peut-être précédé Simone Veil au Panthéon. Le projet vient de revenir dans l’actualité. Fin mars, le département de l’Indre a adressé au président de la République un courrier officiel demandant la panthéonisation de l’enfant du pays. Présidé par Juliette Binoche (qui incarna Sand dans Les Enfants du siècle de Diane Kurys), le comité de soutien rassemble entre autres Annie Ernaux, Erik Orsenna, Michèle Perrot ou Jean-Christophe Rufin. On laissera de côté les ricaneurs qui, à la suite de Jules Barbey d’Aurevilly et de Charles Baudelaire, s’obstinent à ne voir en Sand qu’un ridicule bas-bleu – là où son grand ami Gustave Flaubert louait en elle un « génie ». Ceux qui voudraient sortir des clichés l’entourant (une mangeuse d’hommes devenue sur le tard la bonne dame de Nohant) peuvent profiter de la riche actualité éditoriale pour se faire leur idée. Calmann-Lévy, un des éditeurs historiques de Sand (depuis 1855), réédite sa monumentale Histoire de ma vie. Le critique d’art Stéphane Guégan signe Les Amours de George, un roman aussi virevoltant que son héroïne. Deux nouvelles biographies complètent le tableau : celle de Brigitte Krulic est un peu austère, mais celle de Marie-Hélène Baylac, enlevée et splendidement illustrée d’archives de la BnF, est à offrir à tous ceux qui se passionnent pour l’histoire littéraire et/ou le XIXe siècle.

On sait que George Sand, née Aurore Dupin en 1804, sera toute sa vie tiraillée entre son origine noble (du côté de son père) et populaire (du côté de sa mère), ce qui la rendra à la fois élitiste (dans ses goûts artistiques) et progressiste (dans ses convictions politiques). En 1809, fait incroyable, sa grand-mère paternelle obtient la garde de l’enfant contre une rente annuelle versée à sa mère, d’un montant de 1 500 francs (environ 15 000 euros actuels). Aurore reçoit l’éducation d’une jeune fille de bonne famille, en passant notamment une partie de son adolescence au couvent des Dames augustines anglaises, non loin du Panthéon (un signe ?).

Mal mariée, dès ses 18 ans, à Casimir Dudevant, elle décrit ainsi le « martyre » de la nuit de noces : « Rien n’est affreux comme l’épouvante, la souffrance et le dégoût d’une pauvre enfant qui ne sait rien et qui se voit violée par une brute. » Horrifiée par l’inégalité de traitement entre hommes et femmes, elle l’écrit dans une lettre en 1837 : « Je relèverai la femme de son abjection et dans ma personne et dans mes écrits. […] Que l’esclavage féminin ait aussi son Spartacus. »

A cette date, cela fait un moment qu’elle s’est émancipée (après une longue bataille juridique, elle obtiendra le divorce). En 1831, elle fuit à Paris retrouver son amant Jules Sandeau. En 1832, s’habillant déjà en garçon à l’occasion, elle prend le pseudonyme de George Sand. Entre 1833 et 1835, elle a sa liaison orageuse avec Alfred de Musset, garçon caractériel et inconstant. Puis elle connaît sa longue histoire avec Frédéric Chopin, qui durera de 1838 à 1847 – toujours malade, le valétudinaire compositeur des Nocturnes contraint souvent sa sensuelle compagne à un amour platonique. Ce n’est qu’à partir de 1850 que cette femme volontiers maternelle vivra enfin une relation apaisée auprès d’Alexandre Manceau (de 13 ans son cadet). Pendant toutes ces années, fumant cigarette sur cigarette, se gavant de chocolat à croquer et buvant à peu près autant de café que l’un de ses autres amis, Honoré de Balzac, elle écrit à un rythme effréné une somme astronomique de lettres, d’articles de presse et de livres, dont Indiana (1832) et les romans champêtres chers à Marcel Proust, La Mare au diable, François le Champi et La Petite Fadette (tous parus entre 1846 et 1848).

Entre Musset et Chopin s’est intercalé en 1835 un amant autrement plus viril : l’avocat Michel de Bourges. C’est auprès de lui que la collaboratrice de la Revue des Deux Mondes (alors organe quasi officiel de la monarchie de Juillet) se convertit au socialisme. Même après leur rupture, elle n’en démord pas, si l’on en croit cette lettre de 1840 : ‘C’est dans le peuple, et dans la classe ouvrière surtout, qu’est l’avenir du monde. […] Quand le peuple donnera l’exemple de la fusion de ses intérêts individuels en un seul intérêt […], c’est lui qui sera le maître du monde, l’initiateur de la civilisation, le nouveau messie. » Voulant défendre tous les « bannis de la terre », elle fréquente Louis Blanc, écrit des romans engagés, participe à la création de journaux, dont La Cause du peuple. Contrairement au lucide (ou cynique) Flaubert, elle s’emballe candidement pour la révolution de 1848, avant de revenir de ses illusions. Peut-on, à son sujet, parler de gauche caviar avant l’heure ? On lui pardonnera tout en s’appuyant sur Alexis de Tocqueville. Dans ses savoureux Souvenirs, l’aristocrate libéral raconte avoir rencontré Sand dans un dîner à Paris, au printemps 1848. Alors qu’il avait de « grands préjugés contre elle « , ils discutent une heure ensemble. Tocqueville note son « regard admirable », sa « véritable simplicité de manières et de langage », et écrit : « Mme Sand était alors une manière d’homme politique ; ce qu’elle me dit sur ce sujet me frappa beaucoup ; c’était la première fois que j’entrais en rapport direct et familier avec une personne qui voulût et pût me dire en partie ce qui se passait dans le camp de nos adversaires. » Preuve, s’il en était encore besoin, que Sand avait une pensée structurée et n’était pas sectaire.

Il faudrait évoquer la fibre écologiste de Sand, que l’on sent dans la gestion de son domaine de Nohant, ainsi que d’autres amitiés artistiques marquantes : Franz Liszt, qui était alors une star européenne, la cantatrice Pauline Viardot ou Eugène Delacroix, qui a peint Chopin et Sand en 1838, au tout début de leur union. On conseillera également aux spécialistes d’aller relire les papiers de critique littéraire de cet esprit aiguisé qui sut distinguer la supériorité de Flaubert quand les dandies tel Barbey d’Aurevilly (encore lui) le jugeaient vulgaire. On notera enfin que, dans les années 1850, deux de ses anciens amants, Sandeau et Musset, furent élus à l’Académie française. Sand pour sa part se moquait de ce « reste de féodalité littéraire » où les femmes n’étaient pas encore admises. A défaut du Quai Conti de son vivant, le Panthéon serait une juste reconnaissance posthume. Puisse Emmanuel Macron se remémorer l’éloge funèbre (un brin lyrique) rédigé par Victor Hugo au décès de la Spartacus du féminisme XIXe, en 1876 : « Je pleure une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée : aujourd’hui dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon. […] George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont les grands hommes ; elle est la grande femme. »

George Sand. La Passion de la vie par Marie-Hélène Baylac. Perrin/BNF, 251 p., 25 €.

Les Amours de George par Stéphane Guégan. Gallimard, 165 p., 19 €.

George Sand par Brigitte Krulic. Gallimard, 336 p., 24 €.

Histoire de ma vie par George Sand. Calmann-Lévy, 1 455 p., 35 €.

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