David McWilliams, économiste irlandais : « La France est devenue le Brésil de l’Europe »

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« La France me fait penser à la Vienne de 1913 que dépeint Stefan Zweig dans Le Monde d’hier » nous explique d’emblée David McWilliams. Pour l’économiste irlandais, auteur du best-seller Money, A story of Humanity (2024) et chroniqueur au Irish Times, la classe politique française, confrontée à une crise de gouvernement sans précédent dans la Ve République, « manque résolument de sérieux ». Résultat ? La crédibilité du pays sur la scène internationale baisse à vue d’œil, et des partenaires Européens qui « commencent à sérieusement s’inquiéter que la France puisse un jour être en défaut de paiement. » Entretien.

L’Express : Après le départ François Bayrou il y a quelques semaines, c’est au tour de Sébastien Lecornu de présenter sa démission à Emmanuel Macron. Que vous inspire cette instabilité politique ?

David McWilliams : Au retour d’un voyage au Brésil, le général de Gaulle aurait lâché cette phrase : « le Brésil n’est pas un pays sérieux ». Je crains qu’aujourd’hui, les Brésiliens pourraient dire la même chose de la France : « ce n’est pas un pays sérieux ». On peut même dire que le pays est devenu le Brésil de l’Europe, c’est-à-dire riche de potentialités, mais gouverné par des dirigeants politiques qui manquent résolument de sérieux.

Le pays semble plus ingouvernable que jamais. Pourtant, écriviez-vous dans The Irish Times, la France n’a jamais eu autant besoin de décisions courageuses et difficiles…

À mes yeux, la France a besoin d’un gouvernement qui prenne des décisions. Pierre Mendès France disait que gouverner, c’est choisir. Il est temps, pour la France, de choisir. Au contraire, ce à quoi on assiste ces dernières semaines, c’est une France en pleine crise d’adolescence : on veut tout, tout le temps, sans jamais tenir compte de la réalité économique.

Le problème de la France, c’est son ratio dette/PIB. Dans le débat public, on parle presque toujours de la dette publique. Mais ce qui compte, c’est l’endettement global du pays : dette publique, dette du secteur privé, et dette des entreprises non financières. Et là, la France a le deuxième plus haut niveau d’endettement au monde, environ 317 %, selon la Banque des règlements internationaux. Donc quand les taux d’intérêt augmentent, ce niveau global de dette devient très problématique.

En Europe, personne n’a intérêt à voir la France couler.

Et le pire, c’est que les 44 milliards de coupes annoncées par l’ancien gouvernement Bayrou sont insignifiantes au regard de la situation. Ce qu’il faudrait, c’est adopter dès maintenant une stratégie de redressement sur vingt ans. Mais pour cela, il faut quitter les postures et l’opportunisme, et faire de la vraie politique, en responsabilité.

Si je dis tout cela, c’est parce que j’aime profondément la France, sa culture, sa langue, son esprit. Surtout, c’est un pays absolument essentiel à la bonne santé de l’Union européenne. En Europe, personne n’a intérêt à voir la France couler. Je n’adhère pas du tout à ce réflexe anglo-saxon qui consiste à prendre plaisir à rabaisser la France. A Londres, il y a quelques années, on disait déjà que la France n’était qu’à une mauvaise décision d’un défaut de paiement. Ce n’était pas vrai à l’époque, et ça ne l’est pas plus aujourd’hui. Mais il faut tout de même regarder l’arithmétique budgétaire en face, et admettre que le temps des choix est venu.

Or, les alternatives proposées, qu’elles viennent du centre, de la gauche radicale ou de la droite nationaliste, sont loin d’être rassurantes : plus de protectionnisme, moins d’impôts, plus de prestations sociales… Dans un contexte de croissance économique anémique, c’est une équation impossible.

A quoi ressemblerait un véritable programme de réformes à la hauteur des enjeux ?

Déjà, il faut dire ce qui n’est pas possible. C’est une absurdité totale de croire qu’une population qui vit désormais jusqu’à 80 ans en relativement bonne santé, puisse se permettre de partir à la retraite à 60 ans. Quel immense gâchis de talents, quand on sait que dans une économie de services comme celle de la France, les individus sont encore en pleine possession de leurs capacités au début de la soixantaine.

Le modèle défendu par certain est celui d’une France remplie d’ouvriers agricoles et de mineurs. Sauf qu’aujourd’hui, la majorité des travailleurs français est dans des bureaux. Il faut donc faire évoluer le modèle social français. Je suis aussi très marqué, à chacun de mes séjours en France, par le déséquilibre intergénérationnel. D’un côté, on voit l’émergence d’une classe très aisée, des actifs en fin de carrière et des retraités. De l’autre, des amis français de mes enfants n’arrivent pas à quitter le domicile parental, peinent à trouver un emploi et enchaînent des stages non ou mal rémunérés.

Vous appelez à une remise en cause du modèle social français. Mais les mouvements sociaux des dernières semaines laissent penser que les Français semblent opposer à tout plan d’austérité…

C’est incompréhensible, car personne, dans le paysage politique français, ne propose de véritable austérité ! Le déficit public français est à 5 % du PIB… L’austérité, c’est quand on économise 5 % du PIB par an, pas quand on les dépense ! Les Irlandais pourraient expliquer aux Français ce qu’est une vraie politique d’austérité… Mais ce qu’on voit en France, et ce que proposait le gouvernement de l’ancien Premier ministre François Bayrou, ça n’est pas de l’austérité. C’est absurde de l’appeler ainsi.

La démission de Sébastien Lecornu s’est tout de suite fait sentir en bourse. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce, BNP Paribas a perdu 5 %, la Société générale 6 %, et l’indice du CAC 40 a chuté de près de 2 %. Faut-il craindre les conséquences économiques d’une instabilité politique prolongée ?

Oui, bien sûr. Ce qu’on nomme « risque politique » est directement lié à la perception de la compétence de ceux qui sont au pouvoir. Et c’est peu dire que les dernières semaines ont renforcé l’idée selon laquelle la classe politique française manque cruellement de compétence.

Certains, notamment à gauche, estiment que la dette n’est pas un problème. Vous, au contraire, écrivez que le scénario d’une faillite n’est pas non plus improbable…

J’habite dans un pays qui a déjà fait faillite, et plus d’une fois. Il suffit que les investisseurs cessent d’acheter votre dette, qu’ils disent « non », et que les taux d’intérêts s’envolent. C’est un schéma qu’on a vu se reproduire en Italie, en Grèce… Donc le scénario d’une faillite peut arriver.

Le problème qu’ont les pays de la zone euro, comme l’Irlande et la France, c’est qu’ils n’impriment pas leur propre monnaie. Cela signifie qu’en cas de crise, l’option qui existait dans les années 1980, celle que Mitterrand envisageait – s’en sortir par l’inflation – n’existe plus.

La situation peut vite dégénérer…

A nouveau, il suffit de regarder les chiffres. Si l’endettement total du pays (public et privé) approche les 300 % du PIB, avec des taux d’intérêt à 3,5 %, pas besoin d’être un génie pour comprendre que si le taux de croissance est plus faible, alors la dette augmente mécaniquement. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve la France aujourd’hui.

Jusqu’ici, on est toujours parti du principe que la Banque centrale européenne (BCE) viendrait, en dernier ressort, sauver le pays, comme elle l’a fait en Italie, en Espagne, au Portugal, en Irlande. Ce soutien, cette idée d’un destin commun, faisait partie intégrante de la construction européenne, et jusqu’à présent, la BCE et les élites de Bercy ou du Quai d’Orsay allaient dans le même sens.

Mais que se passerait-il si un gouvernement ouvertement antieuropéen, comme un gouvernement dirigé par Marine le Pen, par exemple, arrivait au pouvoir ? Pourquoi la BCE irait-elle acheter des obligations d’un Etat qui agit délibérément contre l’Europe ? Si les détenteurs d’actifs français se rendent compte que l’assurance d’un sauvetage en dernier recours par la BCE n’est plus aussi certaine, la situation peut vite dégénérer.

Si le centre ne parvient pas à faire émerger une candidature crédible contre les populismes de droite et de gauche, alors les inquiétudes vont monter partout en Europe. Parce qu’avec Mélenchon ou le Pen, l’architecture bâtie sous Jacques Delors, prolongée par Mario Draghi, qui permettait à la BCE de soutenir les dettes souveraines, risquerait de se fissurer, voire de s’effondrer.

Vous êtes donc très inquiet…

Oui, je ne comprends pas cette idée de tout bloquer, de vouloir la tête du Premier ministre, puis de son successeur, et enfin du président… Avec cette logique, je ne serais pas étonné que la France aille vers une VIe République…

Pendant ce temps, les Européens commencent à sérieusement s’inquiéter que la France puisse un jour être en défaut de paiement. Beaucoup se demandent si l’Allemagne ne va pas commencer à perdre patience, si la BCE, influencée par l’orthodoxie économique des pays du Nord et de certains pays d’Europe centrale, pourrait arrêter de couvrir les arrières de la France…

Ce sont des scénarios qu’il faut prendre au sérieux. Des pays économiquement puissants peuvent basculer, il suffit de deux ou trois mauvaises décisions pour créer le chaos. C’est également vrai pour la France : un gouvernement Le Pen ou un Parlement bloqué, pris en étau entre l’extrême gauche et l’extrême droite, ce seraient des scénarios cauchemardesques.

Et les conséquences, écrivez-vous, seraient catastrophiques pour l’Europe…

Oui, car si une crise de la dette éclate en France, alors le lendemain elle touchera l’Italie, puis l’Espagne… Cela pourrait déboucher sur une remise en cause radicale de ce sur quoi s’est construite l’Union européenne. Surtout que les Européens ne peuvent plus compter sur le soutien de la Maison-Blanche, et doivent gérer une guerre à l’est de leurs frontières.

Dans un tel contexte, la France occupe une place absolument centrale. Si le pays s’embourbe dans une impasse politique, n’est dans l’intérêt de personne en Europe.er

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