« Devant elle, je faisais attention… » : comment les opinions politiques de vos collègues affectent votre performance

"devant elle, je faisais attention…" : comment les opinions politiques de vos collègues affectent votre performance

« Quand j’avais des clients au téléphone, je faisais attention à ce que je disais devant elle. » Christelle, jeune avocate associée dans un cabinet de la région lyonnaise, se souvient avoir eu du mal à gérer, au quotidien, les convictions politiques très à gauche d’une collaboratrice, qui s’invitaient régulièrement dans les conversations et votait pour le parti de Jean-Luc Mélenchon. Avec la montée des extrêmes, confie-t-elle, certaines proximités deviennent plus difficiles : « Travailler avec quelqu’un qui vote La France insoumise ou le Rassemblement national me pose de plus en plus problème », lâche cette électrice de droite. Et une fois la journée terminée ? « En dehors du cabinet, je préfère les gens de gauche en général ! ».

Ce témoignage pourrait presque prêter à sourire s’il ne révélait pas un phénomène bien réel : l’effet de la polarisation politique sur les environnements de travail. Une étude récente menée par HEC auprès de salariés du privé montre d’ailleurs que ces clivages tiennent moins aux différences sociales qu’à la qualité du lien entre collègues. Mais ces tensions ont-elles un effet mesurable sur la performance ? C’est ce qu’ont cherché à établir deux chercheurs américains dans une étude publiée en octobre dans la revue Management Science.

Balazs Kovacs, professeur de comportement organisationnel à la Yale School of Management, et Tim Sels, chercheur à Berkeley, ont mesuré comment les différences politiques influencent la performance individuelle, en adoptant une méthode pour le moins originale : analyser les données du circuit professionnel de golf PGA Tour entre 1997 et 2022. La raison ? En répartissant les joueurs en groupes de deux ou trois de manière aléatoire, ce tournoi permet d’établir plus solidement un lien de causalité entre différences politiques et performance. « S’il n’y a pas de randomisation, les individus se sélectionnent eux-mêmes : ils choisissent de travailler avec des personnes qui leur ressemblent, et dans ce cas, on a beaucoup moins de prise sur la causalité », explique Balazs Kovacs à L’Express.

Autre intérêt du golf : il s’agit d’un sport qui offre des mesures claires de performance individuelle, ce qui « permet d’isoler l’effet de l’hétérogénéité politique sur la performance personnelle, sans le confondre avec des résultats collectifs ». « Nous voulions un contexte où les personnes sont motivées par la recherche de performance, parce que sinon cela perd en intérêt. Or le golf implique tellement d’argent que les joueurs prennent cela très au sérieux. »

Les deux chercheurs ont identifié l’orientation politique de 360 joueurs américains (dont environ 75 % sont classés républicains), notamment grâce aux réseaux sociaux, aux dons politiques, aux interviews et aux registres électoraux. Résultat : les golfeurs jouent moins bien dans des groupes politiquement hétérogènes que dans des groupes homogènes. Concrètement, lorsque au moins un démocrate et un républicain sont associés, les joueurs réalisent en moyenne 0,2 coup de plus par tour que dans les configurations homogènes, même après prise en compte de nombreuses variables comme l’âge ou le niveau sportif par exemple. Un premier indicateur qui, selon les auteurs, pourrait suggérer que travailler aux côtés d’une personne d’orientation politique opposée peut nuire à la capacité d’exécuter efficacement des tâches.

La proximité physique fait une différence

Deuxième enseignement tiré de ces données couvrant vingt-cinq ans : en période de forte polarisation politique – comme les années électorales – l’écart de performance peut atteindre un peu plus d’un demi-coup par tour. À l’inverse, en période de faible polarisation, l’effet tend à disparaître. Autrement dit, plus encore que les différences d’opinions, c’est l’intensité du climat politique qui compte.

Troisième enseignement : le rôle de la proximité physique. La performance diminue davantage quand les joueurs d’un groupe mixte sont proches les uns des autres, lors des mises en jeu (drives) et des putts. Si l’étude ne mesure pas directement la perte de concentration, les auteurs avancent l’hypothèse que la simple présence d’une personne politiquement opposée crée une tension ou une anxiété sociale qui suffit à troubler la concentration, même en l’absence de toute discussion explicite.

Mais comment les sportifs connaissent-ils l’orientation politique de leurs camarades de jeu ? « Les golfeurs, souligne l’étude, ont généralement connaissance des opinions politiques des autres. La communauté du golf professionnel est relativement restreinte, avec environ 200 à 300 joueurs réguliers chaque année. Les joueurs interagissent fréquemment lors des tournois, des entraînements et des événements sociaux, développant ainsi une connaissance étendue des opinions politiques de leurs pairs. »

Un Français sur deux parle politique au travail

Une autre étude, publiée en 2024 dans le Journal of Applied Psychology, montre que le simple fait d’entendre des conversations politiques au travail peut générer de l’anxiété, notamment par crainte d’être entraîné dans la discussion, ainsi que de la distraction, même sans y participer. Ces « conversations politiques ambiantes » engendreraient une baisse de la productivité et de la qualité du travail. Ces effets négatifs sont encore plus marqués lorsque les employés désapprouvent les opinions exprimées.

À noter que, selon cette même enquête, lorsque les salariés sont d’accord avec ce qu’ils entendent, cela peut au contraire renforcer leur sentiment d’appartenance. Enfin, à toutes fins utiles, selon une enquête Gallup menée en 2024 aux États-Unis, les employés des secteurs à tendance conservatrice (60 %) sont plus enclins à discuter de politique que ceux des secteurs plutôt marqués à gauche (48 %). Et pour la France ? Dans un sondage OpinionWay réalisé en juin 2024, 51 % des actifs déclaraient parler de politique au travail. Les sympathisants du RN sont les plus discrets (44 %), tandis que ceux de LR (71 %) et de LFI (66 %) se montrent les plus prolixes.

Si travailler entre personnes aux opinions opposées peut nuire à la performance, doit-on en conclure qu’il est préférable, par exemple lorsqu’on est de gauche, de s’éloigner dans le flex office d’une rangée de collègues de droite ? « Si quelqu’un est à côté de vous et vous dérange, c’est probablement une mauvaise chose », répond Balazs Kovacs. Mais le chercheur nuance : « Ce n’est pas seulement une question de proximité physique. En visioconférence, vous pouvez être à l’autre bout du monde, mais si je ne vous apprécie pas, votre visage est quand même là. Ce qui compte, c’est d’être rappelé à la présence de cette personne, que ce soit à distance ou en présentiel. »

Si l’étude n’apporte pas de solution clés en main aux entreprises, elle pose une base de réflexion : « Le fait que l’hétérogénéité politique nuise à la performance, principalement lorsque les individus travaillent à proximité – et en particulier en période de forte polarisation – a des implications importantes pour la compréhension des dynamiques de travail. » En effet, si même les meilleurs golfeurs au monde, dotés d’une forte capacité de concentration et guidés par la performance sont affectés par phénomène, il est facile d’imaginer ce qu’il doit en être pour les travailleurs de l’open space. Sur Reddit, un internaute américain a, lui, trouvé la solution : « Trois sujets à éviter au boulot : la politique, la religion… et la pizza à l’ananas. »

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