Iran, la succession de Khomeini en 1989 : « On aurait tort de donner à Ali Khamenei un certificat de modération »

iran, la succession de khomeini en 1989 : "on aurait tort de donner à ali khamenei un certificat de modération"

Dix ans après son retour triomphal d’exil, l’ayatollah Khomeini s’éteint le 3 juin 1989. Envoyé spécial à Téhéran pour couvrir les obsèques du Guide suprême, Alain Louyot dresse le portrait de son successeur.

Extrait de L’Express du 9 juin 1989

Les orphelins de l’imam

Bien sûr, au moins à court terme, tout semblait « verrouillé » dans les institutions de la République islamique, afin de garantir un semblant d’ordre et de continuité. On pouvait, dès lors, prendre sans trop de risque, ici, le pari que les quarante jours de deuil national ne seraient pas troublés par les rivalités des candidats à la succession ni par les velléités de retour en force des mouvements d’opposition exilés. Déjà, on savait écarté le fils du disparu, Ahmad, dont la personnalité ne séduisait personne. Enfin, en un temps record, un héritier « universellement reconnu comme juste, pieux et compétent », comme l’assurent les officiels, avait pu être désigné par la toute-puissante Assemblée des experts. Sans doute, un guide aussi charismatique que Khomeini ne saurait avoir de remplaçant à sa mesure.

Reste que le choix de Seyyed Ali Khamenei Moussavi, 51 ans, président de la République islamique dont le deuxième mandat devait expirer ce mois-ci, paraît particulièrement judicieux. Si l’on se place, bien évidemment, du point de vue des tenants du régime théocratique en vigueur… « En effet, confie un diplomate en poste à Téhéran, Khamenei est peut-être le seul dignitaire capable sinon de réconcilier vraiment, du moins de faire coexister sans trop de heurts les partisans du clan des radicaux et de celui des pragmatiques. »

Reportage à Téhéran en deuil de l'ayatollah Khomeini. L'Express du 9 juin 1989.
Reportage à Téhéran en deuil de l’ayatollah Khomeini. L’Express du 9 juin 1989.

C’est sans doute pour cette raison qu’il a réussi à « coiffer au poteau » son concurrent considéré comme « modéré », le président du Parlement, Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, lequel, après l’élimination, en août 1988, de l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, dauphin désigné du Guide, devait pourtant s’employer très efficacement à redorer son blason, au début du mois de mai dernier, en appelant à son tour au meurtre. Attitude tout à fait dans la « droite ligne » de l’imam, qui s’était lui-même déchaîné, un peu plus tôt, dans ce registre contre l’écrivain britannique « sacrilège » Salman Rushdie. Apparemment désireux de s’afficher en inconditionnel de la révolution à l’heure où ses rivaux rappelaient avec insistance le souvenir de son marchandage « satanique » avec les émissaires secrets de Washington, qui devait déboucher sur le scandale de l’Irangate, le président du Majlis (Parlement) avait cru bon de conseiller au peuple palestinien de venger chacun de ses morts en tuant « cinq Américains, Britanniques ou Français ». En dépit de cette surenchère du favori de la course à la succession, qui s’empressa, bientôt, de se rétracter afin d’éviter à son pays une nouvelle crise avec l’Occident, c’est donc, en la personne de Khamenei, un allié — non inconditionnel — de Rafsandjani qui l’emporte.

« A mi-chemin entre radicaux et pragmatiques »

Que sait-on de ce religieux dont le nom est si proche de celui de l’imam défunt, qu’il ne remplacera pas tout à fait ? Son fin visage mangé par la barbe trône déjà, aujourd’hui, en portrait dans chaque ministère ou édifice public. Khamenei est d’abord un homme réputé intègre et désintéressé, ce qui tranche avec nombre de ses coreligionnaires. Ainsi, tandis que Rafsandjani est actionnaire de dizaines de sociétés iraniennes de tout premier plan, Khamenei, lui, ne serait même pas propriétaire d’un appartement de deux pièces, se contentant de sa résidence de fonction ! On le tient également pour un homme de compromis, proche des milieux, toujours prudents et influents, du Bazar. On le dit encore favorable à l’économie étatisée, ce qui ne l’a pas empêché, récemment, de se prononcer en faveur de la « privatisation du commerce extérieur ».

Apparemment raisonnable, cet ex-secrétaire général du Parti de la République islamique, ancien représentant de l’imam auprès de l’armée, estime que les religieux n’ont pas à se substituer aux technocrates et doivent se cantonner dans un rôle de conseillers. Pourtant, on aurait tort de donner trop vite un certificat de modération au successeur de Khomeini. Cet homme qui rencontra, dès 1968, à Qom, l’illustre exilé de Nadjaf allait assurer, pour le Guide de la Révolution, une vingtaine d’années plus tard, la fonction d’un « go between » avec les responsables du FPLP et du FDLP, deux organisations palestiniennes extrémistes implantées alors au sud du Liban. En plus de cette bonne intelligence avec les terroristes, Khamenei aurait gardé de ses séjours dans les milieux palestino-progressistes une certaine attirance à l’égard des pays de l’Est, avec lesquels il prône un renforcement de la coopération économique et scientifique. L’Occident, qui espère toujours sa copieuse part de marché dans les programmes de reconstruction des infrastructures industrielles de l’Iran, ravagées par la guerre, devrait donc bien prendre garde…

Il faut mettre encore un autre bémol à cette flatteuse réputation de modéré dont jouit Khamenei : en août 1980, montrant en cela une farouche détermination, il participait aux travaux du « Comité », contrôlant la capture puis la garde des otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Dernier détail qui éclaire sa personnalité : les opposants au régime islamique qui, en juin 1981, ont essayé de l’éliminer en posant une bombe à retardement dans un meeting qu’il présidait —attentat qui devait le priver de l’usage d’un bras — n’entendaient manifestement pas viser un leader au comportement bienveillant…

Ainsi établi habilement sur une position à mi-chemin entre « radicaux » et « pragmatiques », le successeur de l’imam sera-t-il en mesure de recimenter l’unité nationale iranienne, qui se révèle bien fragile depuis la fin des hostilités dans le Golfe ? Le personnage pourrait ne jouer qu’un rôle de transition. En août prochain, l’Iran élira le président de la République, dont les pouvoirs renforcés empiéteront nécessairement sur ceux du « nouveau Guide ». Echéance qui va accentuer la lutte des clans, que le deuil met provisoirement en sourdine. A ce moment devrait éclater l’ampleur des ambitions de deux grandes figures : Rafsandjani et Montazeri. Les 300 000 Gardiens de la Révolution, dont Khamenei fut le chef voilà dix ans, devraient être ses alliés naturels. A condition qu’il ne les déçoive pas rapidement par une modération excessive à leurs yeux. Pour le moment, ces redoutables pasdaran en tenue vert olive, rescapés de l’enfer des champs de bataille du Golfe, tiennent le haut du pavé et ne semblent pas disposés à le céder.

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