« J’allais toquer chez Sylvain Tesson sans m’annoncer » : Philibert Humm, les facéties d’un promeneur pas si solitaire

"j’allais toquer chez sylvain tesson sans m’annoncer" : philibert humm, les facéties d’un promeneur pas si solitaire

Poutres apparentes, pageot perché sur une mezzanine de guingois, planisphère et bibelots d’un autre temps avec, en guise de dernière acquisition, un vélo de l’armée suisse datant de 1935. Le studio qu’habite Philibert Humm à Strasbourg-Saint-Denis, à Paris, ressemble à ses livres : c’est le repaire d’un aventurier de proximité, toujours prêt à partir explorer les recoins les plus insolites de la province. Humm s’était révélé grâce à deux récits de voyage coécrits avec son ami de jeunesse Pierre Adrian : Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (2019), remake contemporain du classique des écoles de la IIIe République ; puis La Micheline (2021), tournée des grands-ducs à la recherche de bars et de bistrots restés dans leur jus. Après ces sympathiques apéritifs, c’est en solo qu’il a donné la pleine mesure de son talent, déployant toute sa verve et sa fantaisie là où Adrian est plus intimiste et mélancolique. Dans Les Tribulations d’un Français en France (2021), Humm trouvait l’exotisme près de chez nous – la Toscane à Clisson et Rome à Autun, les Caraïbes en Corse ou l’Amazonie en Auvergne. Il a ensuite signé le roman le plus amusant de la dernière décennie : dans Roman fleuve (prix Interallié 2022), épaulé par deux compagnons pas fortiches, il remontait les boucles de la Seine sur un canoë de fortune ayant soi-disant appartenu à Véronique Sanson. Cette sorte de version française de Trois Hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome lui a permis de toucher le grand public en dépassant largement les 100 000 exemplaires (poche compris).

Humm a récidivé avec Roman de gare (2024), et Roman policier prolonge aujourd’hui cette veine burlesque. Accompagné du comédien Vincent Dedienne, Humm part pour Pau enquêter sur les mystérieux vols de « U » ayant disparu des enseignes de certains magasins – une histoire réelle qui défraye la chronique locale depuis quelques années. On pense à Un privé à Babylone de Brautigan. Comme toujours, Humm enchante son lecteur par son humour et sa légèreté, à mille lieues des Laurent Mauvignier et autres Nathacha Appanah qui tiennent le haut du pavé dans un pays où Annie Ernaux a remplacé Jean Dutourd.

D’où vient ce drôle de zèbre ? Par une belle matinée d’automne, Humm nous répond en faisant chauffer une vieille cafetière italienne cabossée. Né en 1991, il a grandi entre Garches, Suresnes et Vaucresson. Son père, d’origine alsacienne, travaillait comme commercial chez Raja, une entreprise de cartons et d’emballages. Sa mère, fille d’un cheminot de l’Orne, était juriste. « Ma famille n’est pas du tout littéraire, enfin nous n’étions pas analphabètes non plus ! », rigole Humm. Il ne nous fera pas le coup du transfuge de classe. Au collège, il atterrit à Saint-Joseph, un établissement catho et non mixte de Saint-Cloud, où il rencontre Adrian : « On n’était pas de brillants sujets, Pierre et moi… Lui était un peu moins bête donc il n’a pas redoublé – moi, si. On était des quiches absolues, sauf en théâtre où on performait. C’est grâce à Pierre que j’ai découvert les livres, vers 15 ou 16 ans. » Il a 17 ans quand lui vient la révélation avec Monsieur Jadis ou l’Ecole du soir, de Blondin : « J’ai alors lu les hussards mais aussi Les Copains de Jules Romains, et Pierre Daninos, Paul Guimard, René Fallet – des écrivains d’après-guerre plutôt drôles et souvent lauréats du prix Interallié. Je ne sais pas pourquoi j’ai lu ça plutôt que Kropotkine… »

A cette époque, Humm anime une société secrète : « Ça s’appelait le Cercle de la nuit, ambiance Le Cercle des poètes disparus. Vers minuit, je faisais le mur pour retrouver les autres membres dans une mansarde sans chauffage, l’aile abandonnée de la grande baraque des parents d’un ami. On y accédait par une échelle, on allumait des bougies et on veillait toute la nuit en lisant des textes. On se séparait à 5 heures du matin, et je rentrais chez moi par la fenêtre. » Un peu plus tard, en fac d’histoire à l’Institut Catholique de Paris, Humm monte un canard, Jeunesse oblige, dont la devise est empruntée à Bernanos : « Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » « C’est grâce à cette feuille de chou imprimé à 300 exemplaires que j’ai pris goût à la presse, nous raconte-t-il. Je corrigeais les articles, je distribuais la revue. Puis je rentrais chez mes parents par le train de banlieue. »

A 34 ans, cet écrivain farceur ressemble à quelqu’un qui n’aurait jamais cessé de faire l’école buissonnière. Il n’a pas vraiment de diplômes. Il était entré au culot à Paris Match, où il passera huit ans à écrire des critiques de livres et des reportages farfelus : « J’étais pigiste permanent mais j’avais un bureau. Malgré des revenus aléatoires, je pouvais vivre – je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières. J’ai gagné mon indépendance tout en restant libre. Je n’en foutais pas une rame. Mon rédacteur en chef, Gilles Martin-Chauffier, me passait tout. J’avais commencé mascotte, j’ai fini vieux croûton. C’est à cette période que j’ai fait la connaissance de mon futur éditeur, Olivier Frébourg. J’étais tout le temps fourré chez lui à Sainte-Marguerite-sur-Mer, près de Dieppe. J’ai aussi rencontré Sylvain Tesson. Olivier et Sylvain étaient mes oncles d’Amérique. J’allais toquer chez Sylvain sans m’annoncer, il a joué son rôle de parrain. Mais à ce moment-là, je n’envisageais même pas d’écrire un jour un livre… »

Embauché en CDI au Figaro comme critique de théâtre, il en démissionne au bout d’un an. Ça tombe bien : ses romans se mettent alors à marcher. Humm a une grande qualité : s’il nourrit une certaine nostalgie pour la France d’avant, qu’il peint merveilleusement, il ne tombe jamais dans l’idéologie. Il s’en explique ainsi : « Je cherche des poches de résistance à la modernité et à l’esprit de sérieux. Il y a plus de maquisards qu’on ne le pense. Il y a beaucoup de gens bizarroïdes qui vivent à l’écart. Je me souviens d’une émission de Bernard Rapp où Jean Teulé, que j’aimais bien, avait une séquence : il prenait le train au hasard et allait voir des gens qui lui racontaient des histoires. Teulé était un véritable aimant à dingues ! J’aime moi aussi les fous – les fous dans le sens les non conformes. Je fais un pas de côté, pas un pas en arrière. Dans les vieux bistrots, il se passe autre chose qu’ailleurs. Je ne crois pas à une inexorable marche du monde. Demain peut tout à fait être habitable, je ne suis pas fataliste. »

Quand même, Philibert, les romanciers contemporains ne sont-ils pas désespérants ? « On ne se tape pas sur les cuisses mais il y a de bonnes choses, il y a de beaux coins ! Il y a des mecs à part comme Tesson, Jean Rolin ou Philippe Jaenada qui vivent à leur rythme, ne se laissent rien imposer et cherchent des chemins de traverse. Après, c’est sûr qu’il est difficile d’affirmer que la littérature actuelle n’est pas victimaire, autocentrée et prétentieuse… Ça manque cruellement d’autodérision, et je reste attaché aux grandes plumes du New Yorker d’antan, Robert Benchley, Sidney Perelman ou James Thurber, qui me font toujours beaucoup rire. » Le lendemain de notre entretien, il nous envoie par texto une citation du grand Kléber Haedens (encore un lauréat du prix Interallié, en 1966, pour L’Eté finit sous les tilleuls) : « En sport comme en littérature, le plaisir est passé de mode. » Et Humm d’ajouter : « C’est bien regrettable. » Heureusement qu’il est là pour faire perdurer avec brio l’espièglerie et la poésie de tous les auteurs cités au cours de cet article.

Roman policier par Philibert Humm. Equateurs, 189 p., 22 €.

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