Mort de Lionel Jospin, son premier portrait dans L’Express : « Un homme tendre qui ne sait pas sourire sur commande »

mort de lionel jospin, son premier portrait dans l'express : "un homme tendre qui ne sait pas sourire sur commande"

Depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, les Français se familiarisent avec le visage imprégné de sérieux du successeur de François Mitterrand à la tête du Parti socialiste. A 43 ans, aux marges de l’appareil de l’Etat, c’est un homme-clé du nouveau régime. Dans L’Express, Noël-Jean Bergeroux s’interroge : « Est-ce Jospin qui gouverne ? »

L’Express du 20 novembre 1981

Est-ce Jospin qui gouverne ?

Celui-là, personne n’imagine qu’il puisse lancer un jour à la télévision, comme Georges Marchais : « Alors, j’ai dit à ma femme : fais les valises, on rentre à Paris. » Lionel Jospin, l’homme que peu de Français connaissaient il y a encore un an, le nouveau, chef du Parti socialiste sorti de l’ombre de François Mitterrand, le n° 3 — ou même 2 — de la hiérarchie politique réelle du pays, Lionel Jospin est le contraire d’un bateleur. Le contraire d’une vedette de télévision. Surtout, il est l’homme d’une génération où l’on ne dit plus à sa femme d’aller faire les valises !

Et la comparaison entre cet homme qui monte et le secrétaire général du Parti communiste va plus loin que la simple anecdote. Elle contient peut-être les explications vraies d’une ascension fulgurante.

Depuis une dizaine de mois, les Français le découvrent. Qui est-il, ce frisé grisonnant plus jeune que ses cheveux poivre et sel, mais plus vieux que le désordre de ses boucles ? D’abord, il ne sait pas sourire devant les caméras, d’où un début de réputation d’austérité. Jusqu’à ce jour, on l’a vu, à la télévision débattre, expliquer, haranguer. Avec clarté, précision et efficacité. Mais sans que s’éclaire ce visage « public » un peu trop imprégné de sérieux, un peu trop tendu.

Pourtant, regardez-le partir pour une de ces innombrables « fêtes de la rose » qui ponctuent sa vie de militant. Il va prendre son train et marche avec sa secrétaire sur un quai de la gare de Lyon. Personne ne fait attention à lui : il rit ! Depuis le tournant du quai qu’il remonte, son visage est plissé par le rire. Ses mains s’agitent et ses épaules se haussent. Il se marre carrément !

Lionel Jospin, secrétaire du Parti socialiste, est l'homme de l'ombre qui tire les ficelles de la vie politique après l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. L'Express du 20 novembre 1981.
Lionel Jospin, secrétaire du Parti socialiste, est l’homme de l’ombre qui tire les ficelles de la vie politique après l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. L’Express du 20 novembre 1981.

Sérieux et sévère, il ne l’est donc certainement pas à toutes les heures de la vie. Râleur et teigneux, il doit pouvoir l’être plus souvent qu’à son tour, mais on jurerait qu’il y a, là derrière, un bon paquet de tendresse soigneusement ficelé par l’homme politique. « C’est un tendre », disent même certains de ses proches. Un tendre qui ne sait pas sourire sur commande et qu’habite une passion de la rigueur ? Peut-être. A l’appui de cette thèse, une phrase de lui lorsqu’il s’employait à dédramatiser les lendemains du Congrès de Valence : « Il faut être doux et utiliser sans défaillance la démocratie. »

La modestie est vertu

Quarante-trois ans et premier secrétaire du plus puissant parti de France. Quarante-trois ans et un avenir aussi potentiellement immense que son passé d’homme politique est bref. Quarante-trois ans, dix années tout juste de vie au PS, et la proximité étroite du pouvoir suprême, la confiance du Président, la force : Lionel Jospin est, aux marges de l’appareil de l’Etat, l’un des hommes les plus importants de l’État.

Au point de départ, il y a cet environnement familial déjà engagé, et engagé à gauche ; ce père instituteur syndicaliste, candidat socialiste aux élections législatives de 1936 et qui comptera parmi les orateurs nationaux de la SFIO. Il y a cet idéalisme, cette foi dans le progrès. Le rigorisme protestant et cette volonté de promotion : maître d’école, puis professeur de cours complémentaire, Robert Jospin, père de Lionel, sera bientôt directeur d’institution spécialisée.

L’époque, ensuite. L’enfance dans l’après-guerre, avec cette difficulté de s’en sortir qui, pour les fonctionnaires, n’est ni la gêne ni l’abondance et les place à la charnière entre le monde qui souffre et le monde qui décide. On est modeste mais responsable, discret mais engagé. Solidaire, en tout cas. On possède peu, on hait les privilèges et, tout en visant l’échelon social supérieur, on veut être un élément semblable aux autres éléments de la collectivité. On n’est pas ouvrier et on ne fera pas d’ouvriérisme. On croit au devenir des bons élèves de la République bourgeoise et on fera des études.

Lionel « moyen bon », comme il dit de lui-même en évoquant sa scolarité ? Sans doute mieux que cela. Mais, aujourd’hui encore, la modestie est vertu. Dans ce monde-là, on travaille, on ne se vante pas.

Pensionnaire au lycée de Meaux, « coupure tranquille avec la famille », il entame des études sans accroc, où le sport — le foot, puis surtout le basket — prend une place d’importance. La « coupure tranquille » s’opérera bientôt avec la foi chrétienne des parents. La philo à Paris. Hypokhâgne à Janson-de-Sailly avec les fils de la grande bourgeoisie du XVIe, et les premiers engagements politiques concrets.

Lionel Jospin s’est souvent présenté comme un « enfant de Suez et de Budapest » : à ses yeux, l’intervention décidée par Guy Mollet contre l’Egypte marque d’une croix noire la SFIO, et empêche l’engagement de ce côté-là ; Budapest marque le PC d’une autre croix, tout aussi noire, et interdit aussi cette voie. Le cheminement sera donc différent : l’Unef, l’opposition à la guerre d’Algérie ; dans les années 1956-1959, le flirt avec la nouvelle gauche, l’UGS, le PSU.

Sous-lieutenant et basketteur

Du côté diplômes, en 1960, un joli acte manqué après deux années de préparation à l’École nationale d’administration, Jospin est admissible à l’oral du concours d’entrée. Il oublie de se présenter à l’une des épreuves ! Et ne sera admis à l’Ecole qu’en novembre de l’année suivante. L’itinéraire tracé par la famille vers la haute fonction publique est contesté ce jour-là. Il le sera à nouveau plus tard.

En attendant, c’est le service militaire, un service « tranquille », lui aussi : dans les blindés à Trèves, à l’école des officiers de réserve à Saumur. Aucune tendance « anar » dans l’esprit familial. On ne refuse pas les galons. Sous-lieutenant, Jospin sera aussi une des valeurs sûres de l’équipe militaire de basket. Pas de séjour en Algérie, à un an près. Au retour à la vie civile, point de retour au PSU : l’Ena de 1963 à 1965 et le début d’une carrière au Quai d’Orsay. Mais celui qui, quelques années plus tôt, a oublié une épreuve d’entrée à l’Ena va définitivement rompre avec la consécration des bons élèves qu’est la Carrière : malgré l’intérêt de son travail au Quai, à la direction des Affaires économiques, malgré les voyages, malgré la découverte des institutions internationales, il va s’évader.

L’intérêt pour le métier diminue à mesure qu’augmente le sentiment d’être piégé, d’avoir devant soi un sillon sans échappée — ainsi ressent-il son Mai-68. Un sillon qui condamne à la proximité du pouvoir. Il part sans avoir très précisément dressé l’inventaire des débouchés qu’il trouvera ailleurs. Il s’installe dans un studio, boulevard des Italiens, réduit son train de vie et commence à donner des conférences à l’Institut d’études politiques de Grenoble. En 1970, il entre comme professeur associé à l’université de Sceaux ; il enseigne l’économie et dirige un département de gestion.

Tout va très vite

Là commence la seconde vie de Lionel Jospin. La vraie vie. A l’automne 1971, il adhère au PS. C’est Pierre Joxe qui vainc ses hésitations. Il adhère au parti qui vient de naître. Un parti d’où s’efface la marque de Guy Mollet et sur lequel monte l’étoile de François Mitterrand. Jospin entre au PS avec la génération d’après Epinay. Le passé de Mitterrand ? Mitterrand et l’Algérie ? Il n’a jamais approuvé et le dira au premier secrétaire quand l’occasion s’en présentera.

Tout va très vite, maintenant. Mitterrand et Jospin sont présentés l’un à l’autre en 1972. Le nouvel adhérent, déjà remarqué, est membre du groupe des experts. Lors du Congrès de Grenoble, en 1973, Mitterrand le fait entrer au secrétariat du parti. Le film s’accélère : chargé des questions du tiers-monde et du dossier des rapports PC-PS en 1975, Jospin va confirmer les espoirs mis en lui en rédigeant sur ce dernier sujet un rapport qui fera date. Au Congrès de Metz, en 1979, il devient officiellement le n° 2.

Le film s’accélère, mais Jospin demeure pour le plus grand nombre le « chouchou », le petit protégé de Mitterrand. L’homme à qui l’on dit « Préparez un rapport sur le Parti communiste ; partez en guerre contre le Céres à Paris ; livrez bataille contre Rocard. » L’homme qui, parce que son maître le lui a dit, écrit le rapport, part en guerre, livre bataille…

Alors ? Ne serait-il ce qu’il est qu’en raison de sa fidélité et de son dévouement à François Mitterrand ? Il est, certes, l’élu du premier secrétaire avant d’être l’élu du parti. Sans ce père politique, il n’y aurait pas eu ce fils. Mais ce fils n’est pas là par hasard. Si Mitterrand l’a choisi, c’est aussi parce qu’il a deviné l’enfant d’une époque et d’une génération : l’époque et la génération qui allaient le porter au pouvoir.

Lionel Jospin est là où il est parce qu’il incarne une convergence. Une personnalité type, surgie au confluent des catégories sociales ou culturelles qui caractérisent les moments d’une société et en déterminent les porte-drapeaux. Il est à cette croisée des chemins où se combinent la volonté de promotion inculquée aux « fils d’instit' », la rigueur tendue vers la respectabilité des fils de famille protestante, le sens de la collectivité des enfants de famille nombreuse et, par-dessus tout, mélangeant et catalysant tout cela, la formidable poussée de cette petite bourgeoisie française, chrétienne le plus souvent, qui, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 60, vire doucement à gauche sans que la gauche institutionnelle d’alors s’en aperçoive.

Qui pouvait expliquer, vers 1956, à Guy Mollet et à Maurice Thorez qu’ils vivaient dans des mondes déjà dépassés. Pour le premier comme pour le second, un Jospin et les dizaines de milliers de jeunes qui dénonçaient l’aventure colonialiste de Suez ou la répression soviétique à Budapest ne pouvaient être que des petits-bourgeois droitiers ou de dangereux gauchistes. Ils étaient pourtant la gauche du lendemain. Guy Mollet, en 1971, allait devoir laisser son ancien parti, la vieille SFIO, à celui qui avait compris comment tournait l’histoire de France. Thorez, riche à ce moment-là des presque 25 % de suffrages que représentait le Parti communiste, aurait, un quart de siècle plus tard, un successeur recueillant à peine plus de 15 % des voix…

L’homme d’une époque

La génération qui, dans l’intervalle, faisait son chemin allait vivre longtemps à l’ombre des valeurs institutionnelles en place. Jusqu’au moment où, ayant assuré (le renouvellement de la gauche non communiste, elle s’approprierait elle-même les institutions politiques.

C’est cela, Jospin : un carrefour. L’homme d’une époque. Le concentré d’une génération, presque une république à lui seul. Et ce n’est pas seulement plaisir de l’ironie que de relever qu’un homme de cette République-là ne se vante pas, même dans le feu d’un numéro d’acteur, d’avoir envoyé sa femme faire les valises. Restent le présent et l’avenir. Le présent, c’est sa situation plus qu’originale, unique, quelque part entre le pouvoir d’Etat et le pouvoir d’un parti politique.

Le premier secrétaire du Parti socialiste et le secrétaire général du Parti communiste face à face à la une de L'Express du 12 février 1982.
Le premier secrétaire du Parti socialiste et le secrétaire général du Parti communiste face à face à la une de L’Express du 12 février 1982.

La proximité du pouvoir d’Etat se traduit par cette évidente confiance que place en lui le président de la République. Il est le disciple parmi les disciples, le proche, et pourtant ne paraît être ni le confident ni le favori. Promu par Mitterrand, il existe tout de même hors de Mitterrand, n’a pas adopté sa manière de s’exprimer, a conservé son quant-à-soi. Il paraît qu’il sait même lui dire « non ».

A l’inverse, on a parfois l’impression que, malgré l’absence de signes affectifs, malgré le caractère sibyllin que peut parfois revêtir l’expression de la volonté du Président, malgré la discrétion et la prudence de l’un et de l’autre, ils sont tous deux parfaitement en phase. On jurerait que, même séparés par un hémisphère, l’un et l’autre répondraient de manière identique si on leur posait la même question. Complémentarité profonde.

Quant au pouvoir émanant du PS, c’est pour Jospin l’interpellation majeure. Il a désormais à démontrer qu’un parti peut continuer d’exister en tant que tel quand il a placé son fondateur à la tête de l’Etat, la plupart de ses cadres au gouvernement et envahi l’Assemblée nationale avec une armée de députés.

De même pour la délicate interrogation sur les rapports entre l’exécutif et le parti. Jospin navigue là, entre Mitterrand, Mauroy, les ministres et le groupe parlementaire, en des eaux dont les courants sont inconnus. C’est à peine forcer le trait que de se demander s’il gouverne la France au même titre que quelques autres.

Si l’on veut bien faire abstraction du formalisme juridique, force est d’admettre que le premier secrétaire du Parti socialiste est associé de très près à l’élaboration des décisions et à l’exercice concret du pouvoir. Combien de fois rencontre-t-il le chef de l’Etat chaque semaine ? Au moins deux. Autant que le Premier ministre, pratiquement. Dans ces entretiens, il doit être, bien sûr, le porte-parole de la masse socialiste, ce qu’il traduit en affirmant que son parti doit apporter au pouvoir son « terreau » et sa « sève ». Compte tenu de l’importance du parti, de son poids, Jospin est écouté ; d’autant que sa complémentarité d’esprit avec Mitterrand marque ses avis d’un a priori favorable. Si le parti renâcle devant un projet de contribution de solidarité demandée aux fonctionnaires, le Pouvoir, comme il l’a fait, hésitera, puis renoncera. Inversement, c’est de lui que partiront les impulsions quand il s’agira de préparer le parti à une idée, à un sacrifice ou à un combat.

La vox populi

L’expérience l’a montré, en devenant président, Mitterrand n’a nullement oublié le rapport des forces au sein du PS, et la préoccupation qu’il garde d’agir en fonction de cette donnée offre encore à Jospin un atout : la confiance va d’abord à ceux de l’ex-courant A, aux ex-« mitterrandistes », même si le congrès de Valence a, en principe, effacé ces distinctions.

Est-ce Jospin qui gouverne la France ? Non, sans doute, mais le premier secrétaire du PS se trouve au nœud de tous les pouvoirs. Il le sait, redouble de prudence dans sa manière d’en parler et de discrétion dans sa manière de ne pas paraître en user. Mais il est bel et bien l’homme-clé.

Lionel Jospin, vainqueur des élections législatives anticipées et nouveau Premier ministre, à la Une de L'Express du 5 juin 1997.
Lionel Jospin, vainqueur des élections législatives anticipées et nouveau Premier ministre, à la Une de L’Express du 5 juin 1997.

L’est-il au point de le demeurer dans l’avenir ? Il est des fonctions que l’on remplit, non parce qu’elles vous ont échu officiellement, mais parce que la vox populi vous les attribue. Dans le cas de Lionel Jospin et de son avenir, il y a un peu des deux. Les Français, habitués à leur Ve République, savent qu’un président, ça se prépare longtemps, qu’un homme d’Etat, ça s’éduque et ça s’endurcit. Qu’en tout cas ça ne s’improvise pas en quelques mois. Ils ne doutent donc pas que l’actuel premier secrétaire du PS soit du petit nombre d’où sortira nécessairement le successeur.

Il ne s’agit que de logique

Un destin pour Jospin ? « Nous assurerons l’avenir après moi, si nous savons sauter une génération », disait Mitterrand, un jour de 1975, à un secrétaire fédéral du PS. Le futur président n’évoquait alors que sa succession à la tête du parti, mais sa réflexion peut maintenant être transposée.

Il ne s’agit là que de logique : il est bien peu probable que le chef de l’Etat n’ait pas quelques idées en tête sur sa succession à la charge suprême, comme il en avait sur ses héritiers à la tête du PS six ans avant de laisser la place. En fait, Mitterrand, depuis longtemps déjà, parie sur quelques-uns, leur fournit les moyens de jouer leurs chances, des places à des postes de responsabilité. Des hommes comme Paul Quilès, Laurent Fabius et Lionel Jospin sont les archétypes de ces promotions opérées à bout de bras au cours des dernières années. Ils étaient plusieurs, il y a quelque temps, à pouvoir prétendre diriger le Parti socialiste. Ils sont quelques-uns aujourd’hui à pouvoir espérer l’onction pour la compétition présidentielle. Cette fois ou la suivante. Lionel Jospin est indéniablement de ceux-là. « Mitterrand nourrit des projets pour Lionel et pour quelques autres », dit un responsable du PS qui se situe lui-même parmi les « quelques autres ». Ces projets, Jospin est certainement le dernier à les ignorer, même sils constituent un sujet qu’il n’aborde jamais avec Mitterrand.

L’ex-« moyen bon » du lycée de Meaux et de Janson-de-Sailly se garde, semble-t-il, de fixer d’œil sur cet horizon-là. Son objectif est, pour le moment, d’assurer son autorité de premier secrétaire du Parti socialiste. Il sait bien que s’il a, jusqu’ici, réussi ce qu’il entreprenait, c’est qu’il ne mélangeait pas les genres. Tout de même, il va peut-être apprendre à sourire devant les caméras.

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