Pourquoi le Wall Street Journal est devenu la bête noire des climatologues

pourquoi le wall street journal est devenu la bête noire des climatologues

Pour ses nombreux lecteurs, il reste l’un des fleurons de la presse américaine. Aux yeux des climatologues, en revanche, le Wall Street Journal (WSJ), lancé en 1889 et racheté en août 2007 par le milliardaire Rupert Murdoch, n’est plus vraiment une source fiable. « Il reste un excellent journal en matière d’actualité. Cependant, la page éditoriale a longtemps relayé des affirmations marginales et réfutées sur le changement climatique », déplore Andrew Dessler, professeur de sciences atmosphériques à l’université du Texas. Un problème qui semble avoir pris de l’ampleur avec le temps.

Joint par L’Express alors que son livre Science under Siege (non traduit) vient tout juste de sortir, Michael Mann, climatologue renommé et professeur émérite à l’université de Pennsylvanie tire à boulet rouge sur ce canard très apprécié par la droite libérale : « l’empire médiatique de Murdoch qui inclut entre autres le Wall Street Journal est devenu la plus grande source de désinformation concernant le Covid 19 et le climat »’, lâche-t-il.

Dernier exemple en date : la publication début septembre d’une tribune de Steven Koonin, climatosceptique notoire et co-auteur d’un rapport très contesté relativisant l’importance de la lutte contre le changement climatique. Dans les colonnes du WSJ, Steven Koonin en reprend les principales conclusions : loin d’être une menace, les niveaux élevés de dioxyde de carbone favoriseraient la croissance des plantes, contribuant ainsi au verdissement mondial et à l’augmentation de la productivité agricole ; les termes « crise » et « urgence » utilisés pour décrire la situation actuelle ne seraient pas appropriés ; la fonte des glaces ou bien la montée du niveau des océans n’auraient rien d’alarmiste ; les événements météorologiques extrêmes ne seraient pas plus nombreux qu’avant sur le sol américain ; des politiques trop agressives visant à réduire les émissions pourraient faire plus de mal que de bien en augmentant le coût de l’énergie… Pour Koonin, même la principale cause du changement climatique – le développement des activités humaines – doit être remise en question.

N’en jetez plus, la coupe est pleine. D’aucuns diront que ce n’est pas si grave car il s’agit d’un parti pris individuel. Par ailleurs, le Wall Street Journal n’est pas un journal scientifique : il n’a donc pas besoin de faire examiner le moindre de ses articles par des experts suivant un protocole rigoureux. « Aux États-Unis, les grands journaux maintiennent encore une barrière assez imperméable entre l’actualité et les opinions. L’équipe du Wall Street Journal chargée de couvrir le climat et les énergies propres a réalisé un excellent travail à de nombreuses reprises, comme, par exemple, pour couvrir les effets du changement climatique sur le prix des logements », estime Andrew Revkin, ancien journaliste au New York Times, qui a eu plusieurs fois l’occasion d’interviewer Steven Koonin.

La désinformation sur le climat se propage rapidement

Il n’empêche. Pour de nombreux scientifiques, le Rubicon a été franchi. « Depuis Staline et le lysenkisme soviétique (NDLR : qui avaient érigé en doctrine nationale les idées fumeuses de Trofim Lyssenko pour sauver la Russie de la famine) nous n’avons jamais vu une tentative aussi effrontée de déformer la science au service d’un programme idéologique » confiait récemment Michael Mann à un média américain. « Le document co-écrit par Koonin est plein de ‘cherry picking’, on y déforme les données, on choisit une partie du signal pour rendre les résultats confus. C’est assez classique avec les jauges de marées, ou bien en regardant ce que font les masses polaires sur des cycles très courts. On peut étendre cette tactique à tous les domaines : les précipitations, les ouragans, les sécheresses », déplore Eric Rignot, professeur émérite en sciences du système terrestre à l’université de Californie, qui avait participé à un « débunkage » d’une tribune de Koonin en 2022 parue, elle aussi, dans le WSJ.

« Koonin joue un jeu subtil en soulignant les incertitudes (dont beaucoup sont réelles) et en mettant l’accent sur les points légitimes que les journalistes et les militants spécialisés dans le climat ont mal compris, souligne Andrew Revkin qui évoque à titre d’exemple l’absence de preuves montrant que le réchauffement dû au CO2 influence les tornades. Sauf que l’impact de ces questionnements sur l’opinion publique est dévastateur. La désinformation sur le climat se propage rapidement. A l’inverse, démêler le vrai du faux de manière sérieuse prend du temps. C’est la fameuse loi de Brandolini : « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises […] est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ».

Lorsque Koonin, missionné par le département de l’énergie américain, a publié son rapport sur le CO2 fin juillet, il a fallu un mois avant que les scientifiques ne publient leur réponse. Un document de plus de 400 pages démontant point par point les arguments fallacieux. « C’est comme essayer de nettoyer un mur sur lequel le camp adverse envoie de la boue en permanence », confie Michael Mann. Un combat difficile à gagner. Surtout si les médias mettent de l’huile sur le feu.

« Les rapports internationaux passent en revue des milliers de publications, avec des dizaines de milliers d’auteurs. Les données utilisées sont publiques et un procédé rigoureux de revue par des collègues experts permet de s’assurer que l’analyse est correcte, qu’elle peut être reproduite, et que les résultats seront les mêmes. C’est la base même de la science moderne. Est-ce que vous trouvez ça honnête de la part des médias de mettre en balance des études douteuses avec les résultats ultra-vérifiés de toute la communauté scientifique », interroge Eric Rignot. Sollicité par L’Express sur la politique de sélection de ses futures tribunes, le Wall Street Journal n’a pas répondu.

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