Taïwan : face au Japon, le grand retour des « loups guerriers » chinois

taïwan : face au japon, le grand retour des "loups guerriers" chinois

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens », écrivait au XVIIe siècle le cardinal de Retz dans ses mémoires. La nouvelle Première ministre japonaise Sanae Takaichi, n’a visiblement pas jugé bon d’appliquer cette maxime. Moins de trois semaines après sa prise de fonction, la « Dame de fer » nationaliste a suscité l’ire de la Chine sur un dossier très sensible, en déclarant que « le déploiement de navires de guerre et le recours à la force [contre Taïwan], pourrait constituer une menace pour la survie du Japon ».

Or cette qualification du danger n’a rien d’anodin : elle impliquerait l’envoi de troupes japonaises pour défendre l’île [de facto indépendante, mais revendiquée par Pékin], au titre de la « légitime défense collective » prévue par une loi adoptée en 2015. En évoquant une possible guerre contre la Chine, Sanae Takaichi, première femme à diriger le Japon, a franchi un pas par rapport à ses prédécesseurs, qui avaient maintenu une « ambiguïté stratégique ».

Renouant avec la diplomatie agressive dite des « loups guerriers », qu’elle avait mis en sourdine dernièrement, la Chine a vertement réagi par la voix du consul général de Chine à Osaka qui, semblant cibler la Première ministre, a menacé sur X, de « couper cette sale tête sans la moindre hésitation », avant d’effacer son message. Pas davantage nuancé, l’influent journaliste Hu Xijin, proche du pouvoir, a estimé que Sanae Takaichi était « une sorcière maléfique », qui « a réussi à déclencher une nouvelle explosion de haine mutuelle entre l’opinion publique chinoise et japonaise ». De son côté, pour marquer la gravité de l’incident, Pékin a appelé, ce vendredi 15 novembre, son ambassadeur au Japon.

Il s’agit d’un nouveau coup de chaud dans des relations sino-japonaises émaillées par nombre de crises ces dernières décennies, sur fond d’un passé qui ne passe pas – Pékin garde un souvenir douloureux des atrocités commises par le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lors du massacre de Nankin, en 1937. L’arrivée à la tête du Japon d’une dirigeante qui ne cache pas sa défiance envers Pékin et sa sympathie pour Taïwan, n’était donc pas de nature à électriser les rapports entre les deux rivaux historiques.

Menace chinoise croissante

Le mandat de Sanae Takaichi avait pourtant commencé sans accroc avec son voisin communiste : la Première ministre et le président chinois Xi Jinping avaient affiché une volonté de poursuivre une relation stable lors de leur rencontre au sommet de l’Apec, à la fin du mois dernier, en Corée du Sud. Les autorités chinoises ont moins apprécié la suite de cette séquence diplomatique : Sanae Takaichi s’est affichée tout sourire lors du même forum avec le représentant de Taïwan (que la Chine considère comme l’une de ses provinces devant être « réunifiée » au besoin par la force), avant de publier la photo de la poignée de main sur X. Et de faire, une semaine plus tard sa déclaration sur Taïwan devant le Parlement japonais.

Cette prise de position audacieuse s’inscrit dans un contexte géopolitique changeant et de plus en plus incertain. D’un côté, la Chine fait peser une menace croissante sur Taïwan, en multipliant les exercices militaires autour de l’île. De l’autre, des déclarations de Donald Trump ont jeté le doute sur le fait que les Etats-Unis interviendraient pour défendre Taïwan en cas d’attaque chinoise. Focalisé sur le rééquilibrage des échanges avec la Chine, Donald Trump n’a d’ailleurs pas évoqué la question de Taïwan avec Xi Jinping, lors de leur rencontre récente en Corée du Sud, qui a mené à une trêve commerciale.

Tokyo augmente ses dépenses militaires

Dans le même temps, l’actuelle administration américaine met le Japon sous pression pour qu’il augmente ses dépenses militaires et sa dissuasion conventionnelle face à une possible offensive chinoise contre Taïwan. En amont de la visite de Donald Trump, le mois dernier, la nouvelle cheffe du gouvernement a d’ailleurs annoncé que les dépenses japonaises en matière de défense aller atteindre 2 % du PIB en mars 2026, soit deux ans plus tôt que prévu par son prédécesseur, contre autour de 1 % en 2022.

La sortie de la Première ministre a inquiété les milieux d’affaires japonais, la Chine étant le premier partenaire commercial du Japon. Mais sur le fond, elle n’a sans doute fait qu’exprimer la réalité. Depuis les « Guidelines for Japan-U.S. Defense Cooperation » de 2015 [NDLR : Principes directeurs de la coopération en matière de défense entre le Japon et les États-Unis], on sait qu’en cas d’attaque contre Taïwan, Tokyo participerait à une opération de protection de l’île, même si on ne sait pas exactement quelle forme elle prendrait (forces combattantes ou soutien logistique) », souligne Jean-Pierre Cabestan, chercheur à Asia centre.

L’Archipel pourrait d’autant moins rester extérieur à un conflit, que l’île la plus à l’ouest du Japon, Yonaguni, dans la préfecture d’Okinawa, ne se situe qu’à seulement 110 kilomètres des côtes taïwanaises. « Taïwan fait partie du périmètre de sécurité de l’alliance entre le Japon et les États-Unis », résume le sinologue. Sans compter que le détroit de Taïwan constitue pour le Japon une voie commerciale cruciale. Avec le faucon Takaichi au pouvoir, qui s’est rendu régulièrement par le passé à un sanctuaire où sont commémorés des criminels de guerre japonais, les « loups guerriers » chinois risquent de donner encore de la voix.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut