En 2006, l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la perestroïka, a écrit : « La catastrophe de Tchernobyl a peut-être été la véritable raison de l’effondrement soviétique. » Le dernier livre de Galia Ackerman (1), Le KGB à Tchernobyl, écrit à partir d’archives ukrainiennes, constituent un témoignage saisissant sur le rôle joué par le service de renseignement soviétique.
Infiltrés dans la centrale nucléaire pour y détecter d’éventuels saboteurs, ses agents ont surtout documenté, de la fabrication de la centrale jusqu’à son explosion, le 26 avril 1986, l’incurie et l’incroyable gabegie de l’administration soviétique. En filigrane, ces notes confidentielles, soigneusement commentées par l’auteure, spécialiste de la Russie post-soviétique et rédactrice en chef du média en ligne Desk Russie, montrent l’agonie du régime. Édifiant.
L’Express : Dans votre livre, le drame de Tchernobyl est raconté par des espions du KGB. Mais leurs notes méticuleuses montrent surtout la décrépitude du régime communiste…
Les documents analysés dans ce livre datent du milieu des années 1970 et jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. Le KGB surveillait tout ce qui se passait sur le chantier, puis, ensuite, durant son exploitation et, bien sûr, après l’accident. C’était la 6e direction du KGB qui était mobilisée, c’est-à-dire le contre-espionnage spécialisé dans le domaine économique. Il faut savoir que le régime soviétique a, dès sa création, été obsédé par le risque de sabotage. À la fin de 1917, les bolcheviques créent la Tcheka, c’est-à-dire la Commission extraordinaire de lutte contre la contre-révolution et le sabotage. L’objectif ? Identifier les « éléments contre-révolutionnaires » qui, pensent-ils, veulent saboter les efforts industriels. Entre 1917 et 1922, les tribunaux révolutionnaires fusilleront entre 50 000 et 200 000 personnes, selon les sources.
Par la suite, cette obsession du sabotage est restée très prégnante, et c’est le KGB, les « yeux et les oreilles du parti », selon l’expression de Nikita Khrouchtchev, qui est chargé de les prévenir. Lors de la construction de Tchernobyl, le KGB s’emploie non seulement à repérer les « blagueurs », qui racontent des histoires critiques sur le régime ou lisent de la littérature interdite, mais aussi les ouvriers qui entravent d’une façon ou d’une autre sa construction. Des tuyaux de mauvaise qualité sont livrés à la centrale ? Un accident a lieu sur le chantier ? On pointe du doigt les responsables, car il y a toujours une présomption qu’il s’agit d’une action malveillante.
Toute cette documentation est très précieuse pour comprendre ce qu’il se passait sur ce site. Retards dans la construction, matériaux de mauvaise qualité, travail bâclé, vols… Tout est consigné, sans que cela n’entraîne de conséquences.
Pourquoi ?
Nous ne sommes plus à l’époque stalinienne, où la moindre défaillance pouvait coûter la vie à son auteur. Sous Brejnev, le KGB ne peut initier de poursuites judiciaires, mais seulement signaler les problèmes à leurs supérieurs, aux organes du parti et parfois au parquet. Mais leurs rapports étaient très rarement suivis d’actions. Car dans ce monde extrêmement corrompu, il y a toujours des pots-de-vin, des complicités. Les ordinateurs neufs, par exemple, sont démantelés et revendus en pièces détachées. On vole le bois, le métal, les matériaux de construction, on désosse les voitures… Tout se revend au marché noir.
Et tout est chapeauté par des hiérarchies avec lesquelles on partage les butins. Les documents le montrent, c’est tout le système qui est corrompu. Les consignes de sécurité ne sont pas respectées car tout le monde s’en moque.
Le personnel était-il bien formé ?
La qualité de la formation comptait moins que les relations. Certains ingénieurs avaient fait leurs études par correspondance ou dans un Institut d’études supérieures au fin fond de la Sibérie. Leur diplôme ne valait pas grand-chose. Mais s’ils avaient des relations, ils pouvaient intégrer une centrale nucléaire. Ils étaient électriciens ou spécialistes en turbines, ils n’avaient pas de connaissances en physique nucléaire, mais ils obtenaient ces postes. Dans le système soviétique, les qualifications étaient moins importantes que les recommandations. Affecté à la surveillance d’une autre centrale (Khmelnitski), le chef local du KGB avait par exemple rapporté qu’un poste de chef d’équipe avait été attribué à un ingénieur qui n’avait jamais travaillé dans un environnement nucléaire ! Tout cela crée un climat extrêmement malsain, où la culture du secret règne en maître. Il n’y avait jamais d’échange d’expérience, car l’on avait peur de consigner des erreurs par écrit.
Il y avait notamment eu un accident très important dans la centrale de Leningrad, à la fin des années 1970. La catastrophe avait été évitée de justesse, mais l’information, pourtant précieuse pour améliorer les pratiques, n’avait pas circulé. Travail bâclé, mauvaise qualification, absence de l’idée du bien commun, vol et secret… L’atmosphère était propice à un accident industriel et à la fin de ce système.
Après l’explosion, le KGB, écrivez-vous, fera tout pour dissimuler les problèmes de conception de la centrale. Comme il s’échinera à cacher la gravité de la situation à la population locale, puis à l’Occident…
Dans les heures qui ont suivi la catastrophe, il n’y a pas eu d’informations en provenance de l’Union soviétique. Ensuite, une dépêche de quelques lignes de l’agence TASS a affirmé que tout était sous contrôle, et que les conséquences de l’accident étaient en train d’être surmontées, ce qui, bien sûr, était faux. Il faudra attendre le discours télévisé de Gorbatchev, le 14 mai, publié le lendemain dans la Pravda, pour en savoir plus. Durant toute cette période, le KGB avait tout contrôlé pour que rien ne sorte. Pourtant, leurs agents avaient des mesures quotidiennes de l’air, du sol et de l´eau. Dans certaines archives, on voit qu’ils recommandaient d’abaisser de façon drastique les doses communiquées officiellement au reste du monde. Et l’on empêchait les correspondants étrangers d’avoir des contacts avec la population locale.
Pourtant, à partir du 27 avril, les habitants de Pripiat, la ville située à quelques kilomètres de la centrale de Tchernobyl, commençaient à être évacués. Le KGB tenait un registre quotidien des arrivées de malades et de la proportion de patients atteints du Syndrome d’irradiation aiguë. Là aussi, il y a eu un mensonge monumental, car les médecins avaient reçu l’ordre de ne pas diagnostiquer ce syndrome, mais de le faire passer pour une « dystonie végétative », c’est-à-dire une sorte de fatigue…
Dans votre livre, vous montrez aussi le mépris des autorités pour la vie des autres : elles ont attendu de nombreuses heures avant d’ordonner les évacuations. Quant aux pompiers, ils ont été envoyés sans protection à une mort certaine. Pur cynisme ?
L’indifférence de la vie est propre à la culture soviétique. Durant la Grande guerre patriotique (1941-1945), les Soviétiques ont perdu bien plus de soldats que la Wehrmacht. Ils les envoyaient à l’abattoir et leur tiraient dans le dos s’ils refusaient d’avancer… Et rappelez-vous cette phrase du maréchal Joukov, lorsqu’on lui objectait qu’une opération militaire allait coûter beaucoup d’hommes : « Ce n’est pas grave, les bonnes femmes en feront d’autres »…
En ce qui concerne Tchernobyl, il fallait montrer que le parti soviétique pouvait surmonter n’importe quelle catastrophe. Et il fallait aussi remettre en marche le plus vite possible les trois autres réacteurs. Derrière le sacrifice des liquidateurs, qui ont nettoyé le site dans les mois qui ont suivi, il y avait donc des objectifs politique et idéologique. Le troisième réacteur, situé tout près de celui qui a explosé, a été remis en service un an et demi après l’accident, juste avant le 60e anniversaire de la révolution d’Octobre. Pour fêter sa remise en marche, les autorités ont envoyé deux ouvriers accrocher le drapeau soviétique tout en haut d’une tour qui n’avait pas été décontaminée… Rappelons d’ailleurs que les liquidateurs qui se succédaient sur le site pour nettoyer le toit des débris de graphite radioactif n’avaient aucun équipement de protection. Sur les photos, on voit ces soldats habillés d’uniformes en tissu, avec des capuches sur la tête qui ne les protégeaient absolument pas des radiations. Certains avaient découpé de fines plaques de plomb qu’ils plaçaient avec des ficelles sur leur poitrine et leurs parties génitales.
Que pensaient ceux qui les envoyaient à la mort ? Certains disaient ouvertement : « Nettoyer telle zone va nous coûter dix vies ». Les objectifs étaient plus importants que la vie humaine, on ne pouvait pas faire autrement. Il se passe aujourd’hui la même chose en Ukraine. Quand Vladimir Poutine proclame qu’il est plus précieux et plus valorisant de mourir pour la patrie que de vivre une existence ‘ordinaire’ et de mourir dans un accident de route, cela témoigne d’un profond désintérêt pour la valeur de la vie humaine ‘ordinaire’.
Même dans la gestion de cette catastrophe, les autorités ne se départissent jamais, écrivez-vous, de leur logique productiviste.
La Russie soviétique est une société de pénurie. Donc on ne gâche pas ce qui est exploitable. Il avait donc été décidé par le ministère de la Santé, et validé ensuite par la Commission gouvernementale créée part le Comité central, de relever les normes sanitaires (de 5 à 10 fois) afin de ne pas gâcher le bétail qui paissait aux alentours de Tchernobyl ! Des groupes spéciaux de militaires sont allés abattre le bétail. La viande a été envoyée dans des boucheries industrielles locales, elle a été congelée et dispatchée ensuite aux quatre coins de l’Union Soviétique pour être mélangée avec une viande non contaminée dans la proportion de 1 à 10. Et l’on retrouvait dans des boucheries situées à l’autre bout du pays de la viande hachée, en partie contaminée. C’est extrêmement cynique.
Au terme d’une longue enquête, l’hypothèse d’un sabotage a été écartée. Lors du procès à huis clos qui a eu lieu du 7 au 29 juillet 1987, tout a été fait pour disculper le régime, y compris les défauts de conception de la centrale. Mais il fallait des boucs émissaires.
Trois responsables de la centrale et trois autres collaborateurs se sont retrouvés sur le banc des accusés. Le KGB s’est alors employé à convaincre les accusés de reconnaître leurs fautes sans discréditer le nucléaire soviétique. Sans doute le KGB a-t-il utilisé une technique de l’époque stalinienne, c’est-à-dire qu’on leur a promis des réductions de peine s’ils ne disaient rien de compromettant. Ils ne purgeront d’ailleurs pas les dix ans de prison auxquels ils ont été condamnés et seront libérés au bout de quatre ans. Le directeur de la centrale, qui était un très bon ingénieur, travaillera même de nouveau à la centrale de Tchernobyl ! À son retour, il a été salué par l’ensemble du personnel, car tous savaient que la catastrophe n’avait pas été causée par une erreur humaine, mais par un problème de conception de la centrale. Mais ces réacteurs RBMK avaient été mis au point par deux académiciens qui avaient reçu le Prix Staline et le titre de Héros du travail socialiste. Ils appartenaient à la crème de la crème de la nomenklatura soviétique. Ils étaient totalement intouchables.
(1) « Le KGB à Tchernobyl » – une plongée inédite dans les archives ukrainiennes, par Galia Ackerman (éditions Premier parallèle – 230 pages, 19 €)



